24 septembre 2015

[Journée mondiale de la traduction 2015] Interview avec Anne Guitton

 

La semaine « spéciale traduction » se poursuit en ce jeudi ensoleillé. J'ai ainsi le plaisir de partager avec vous une interview exclusive avec la traductrice littéraire Anne Guitton, à qui nous devons la saga Les filles au chocolat, entre autres. J'espère que vous aimerez cet article qui vous en apprendra plus sur la personne et sur le métier, que vous soyez de la branche ou non. Sans plus tarder, voici mes questions et ses réponses (très détaillées)...


1) [Ingreads.] Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?

[Anne Guitton] Je m’appelle Anne Guitton, je vis en région parisienne et je suis traductrice littéraire. Je travaille à la fois pour des éditeurs jeunesse comme Nathan, et pour des maisons comme Flammarion ou Marabout qui publient aussi bien des romans que ce qu’on appelle de la « non-fiction ».

2) Quelle(s) langue(s) traduisez-vous ?

Je traduis uniquement de l’anglais, bien que je parle également espagnol.

3) Comment êtes-vous devenue traductrice ? Quelles ont été vos motivations ?

Beaucoup de traducteurs littéraires arrivent à ce métier un peu par hasard, mais dans mon cas on peut presque parler de vocation ! Quand j’étais (beaucoup) plus jeune, je rêvais d’être bibliothécaire. Et puis, au collège, j’ai découvert les langues étrangères, et l’existence des traducteurs. Ma décision était prise : je voulais faire ce métier. Ensuite, j’ai eu la chance de réussir mes études littéraires (bac L, prépa, licence LLCE), puis d’intégrer une excellente formation spécialisée en traduction littéraire où j’ai beaucoup appris (le master pro de Charles V, à l’université Paris 7).

4) Depuis combien de temps exercez-vous ce métier ? Vivez-vous de votre activité de traductrice ?

J’exerce ce métier à plein temps depuis 9 ans maintenant, et à l’exception d’une année de pause (où la quasi absence de contrats m’a obligée à faire un détour par une agence de traduction technique), j’ai toujours réussi à en vivre. J’ai eu beaucoup de chance, car ce n’est pas vraiment la norme, surtout les premières années. 

5) Choisissez-vous les œuvres à traduire ou vous sont-elles imposées par les éditeurs ?

« Imposées » n’est pas le bon mot, il faudrait plutôt dire « proposées ». Après, il m’arrive de refuser, soit parce que le texte ne me correspond pas, soit pour des raisons d’emploi du temps. Et jusqu’ici, je n’ai pas encore eu l’occasion de traduire un livre que j’aurais moi-même suggéré à un éditeur, bien que cela se fasse aussi dans notre métier. 


6) Êtes-vous en contact avec les auteurs que vous traduisez ? En avez-vous rencontrés en personne ?

Dans la mesure du possible, je demande en effet aux éditeurs de nous mettre en contact, car personne n’est mieux placé que l’auteur pour répondre aux questions de son traducteur ! J’ai donc échangé avec plusieurs auteurs, que j’ai souvent rencontrés ensuite à l’occasion de leurs passages en France pour des salons, par exemple.

7) Quels rapports entretenez-vous avec les personnes qui relisent vos traductions avant toute publication ?

Là encore, cela varie selon les éditeurs, mais il y a toujours au minimum 1 aller et retour (et parfois jusqu’à 3 ou 4) avec la personne qui relit ma traduction, soit au stade du manuscrit, soit plus tard sur les épreuves. C’est un échange très enrichissant, car on a besoin de ce regard extérieur pour peaufiner le texte et aboutir au meilleur résultat possible.

8) Pourriez-vous nous décrire une journée typique de traduction d’un roman (où vous travaillez, combien d’heures, combien de feuillets par jour en moyenne etc.) ?

Comme je suis freelance (ce qui est le cas de tous les traducteurs littéraires), je travaille chez moi. La longueur de mes journées est variable en fonction de l’urgence des traductions, mais pour pouvoir vivre de ce métier, j’y consacre au moins 8 à 10h par jour, bien souvent week-ends compris. Et dans les (fréquents) moments de rush, c’est évidemment bien pire ! Pour ma part, j’ai la chance de traduire assez vite au stade du premier jet, avec entre 20 et 30 feuillets par jour – après quoi il faut rajouter les recherches, temps de « repos » et relectures nécessaires avant d’aboutir à une traduction définitive, ce qui représente au moins autant de travail que le premier jet. Mais bien sûr, cela dépend avant tout du type de texte que je traduis.

9) Par rapport aux textes que vous traduisez, avez-vous le sentiment de les « trahir », de trahir l’auteur, ou êtes-vous plutôt contente de pouvoir les remanier ?

Trahir, j’espère que non, ou alors c’est que je me suis trompée de métier ! Ce que je tente de faire, c’est plutôt de transmettre, de retranscrire une histoire et surtout un style pour que les lecteurs français vivent une expérience similaire à celle des lecteurs de la langue d’origine. C’est là toute la difficulté de la traduction littéraire, mais aussi ce qui la rend passionnante, parce qu’il n’y a pas de recette magique pour y arriver. Il faut constamment prendre du recul, et essayer de garder un regard objectif sur ce qu’on écrit – même si c’est par définition impossible ! On peut comparer cela au travail d’un acteur, qui se coule dans un personnage différent pour chaque film (mais avec l’ego en moins, car la qualité première d’un traducteur est sans doute la discrétion).


10) Imaginez que la personne lisant cet interview souhaite se lancer dans cette carrière, sans diplôme ni expérience dans le domaine de l’édition, que lui conseilleriez-vous pour se lancer ? Pour décrocher un premier contrat ?

Je commencerais par lui souhaiter bon courage, car ce n’est pas évident… sans expérience ni contact, c’est même presque mission impossible. En gros, il y a deux voies principales pour mettre un pied dans le milieu. Les stages, d’abord, qui permettent de se faire connaître des éditeurs (même si ça ne suffit pas forcément ; à l’issue de ma formation, qui incluait un stage en maison d’édition, nous étions seulement 2 sur 15 à décrocher directement un contrat). Et la « candidature spontanée » accompagnée d’une proposition de texte : si vous découvrez un livre qui sort vraiment de l’ordinaire, encore libre de droits, et que vous le proposez à une maison à qui il correspond particulièrement, il existe une petite chance pour qu’elle décide de l’acheter et vous en confie la traduction (mais là non plus, ça n’a rien de systématique : au mieux, on ne vous répondra jamais, et au pire, ce sera un autre traducteur qui en héritera !).

11) Comment considérez-vous le métier de traducteur aujourd’hui ? Est-il en danger ? Il y a-t-il, selon vous, encore de la place ?

Si par danger vous entendez l’arrivée de logiciels de traduction automatique etc., je dirais que non, parce qu’aucune machine ne parviendra jamais au niveau de subtilité du langage qu’implique la traduction littéraire (par opposition à certains types de traduction technique – et encore). Au niveau du statut du traducteur, la France est plutôt en avance sur la plupart des autres pays : c’est un métier reconnu et décemment rémunéré, dont beaucoup de gens parviennent à vivre, ce qui est loin d’être le cas partout. La question de la place est plus complexe, et je n’ai pas tous les éléments pour y répondre, mais j’ai tout de même l’impression qu’il existe une sorte de roulement. Les nouveaux traducteurs qui arrivent sur le marché parviennent à décrocher des contrats, entre autres parce qu’ils sont mieux formés que l’ancienne génération – reste à savoir si ce renouvellement est équilibré ou s’il finira un jour par y avoir un phénomène de saturation. Une chose est sûre, c’est un métier où rien n’est jamais acquis, et où on peut très bien se retrouver brusquement sans contrat après des années d’expérience ; c’est un risque à prendre, mais qui selon en moi en vaut la peine !

12) Si vous deviez décrire le métier de traducteur en trois mots, lesquels utiliseriez-vous ?

Solitaire, ce qui peut paraître négatif mais ne l’est pas du tout pour moi ; créatif, parce que cela reste avant tout de l’écriture, et que le travail de transposition d’une langue à l’autre nécessite une invention permanente ; et bien sûr passionnant, car chaque livre est l’occasion de découvrir un nouvel univers.


Un grand merci à Anne Guitton pour sa générosité et pour avoir pris le temps de répondre à mes questions. Si cette interview vous a plu, si vous voulez en savoir plus ou si vous avez tout simplement envie d'écrire, je vous invite à laisser un(des) commentaire(s).

Quant à nous, chers lecteurs, on se retrouve demain pour un concours de traduction, avec à la clé... des livres ! Vous en saurez plus dans l'article de participation, alors pensez à revenir sur le blog !

4 commentaires:

  1. Super l'interview! J'aime bien en apprendre sur les métiers, en particulier celui de traductrice littéraire. La question 7 en particulier m'a intéressée car je me pose souvent la question sur les relectures. En tout cas bon boulot et merci à la traductrice pour ses traductions des Cœur :)

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    1. Merci pour ton commentaire et ton enthousiasme :) Oui, moi aussi j'aime beaucoup la saga " Les filles au chocolat " !

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  2. Avec ces interviews, j'en apprends beaucoup sur le métier de traducteur littéraire, qui est vraiment une branche à part de notre domaine. C'est super intéressant :)

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    1. Oui, c'est bel et bien une branche dont on ne nous a pas trop parlé mais je suis contente que tu sois intéressée :) Merci pour tes commentaires !

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Merci de prendre le temps d'écrire un petit commentaire :)