28 septembre 2015

[Journée mondiale de la traduction 2015] Interview avec Vanessa Rubio-Barreau


Après l'interview exclusive avec la traductrice littéraire Anne Guitton jeudi dernier, la semaine « spéciale traduction » reprend ce lundi avec une interview avec Vanessa Rubio-Barreau, à qui nous devons, entre autres, la saga Quatre filles et un jean. Grande fan des aventures des quatre jeunes filles, j'étais très heureuse lorsque la traductrice a accepté de répondre à mes questions. Sans plus attendre, découvrez ses réponses sur son quotidien de traductrice littéraire.

1) [Ingreads.] Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?

[Vanessa Rubio-Barreau] Je vis en région parisienne avec mon mari, mes 3 filles et notre chat. J’ai toujours été passionnée par la littérature jeunesse, les langues et l’écriture… si bien que j’en ai fait mon métier.

2) Quelles sont vos langues de travail ?

Français et anglais.

3) Comment êtes-vous devenue traductrice ? Quelles ont été vos motivations ?


Quand j’étais plus jeune, je dévorais tous les romans qui me tombaient sous la main. J’adorais en particulier ceux de Roald Dahl et d’Agatha Christie. Mais un jour, ma mère m’a dit que j’étais un peu grande pour lire ça. J’ai donc dû ruser… en relisant mes ouvrages préférés en VO sous prétexte de travailler mon anglais. Après avoir lu l’œuvre intégrale de Roald Dahl et d’Agatha Christie en français, je m’y suis replongée avec délices, en anglais, cette fois.

Je crois que c’est ainsi qu’est née ma « vocation » de traductrice.

Ensuite, c’est un peu le hasard des rencontres. Au cours de mes études de Lettre Modernes, je me suis découvert une passion pour la linguistique, j’ai donc enchaîné par des études de Sciences du Langage, puis j’ai fait un DESS d’édition. Et alors que je travaillais à mon compte, en revoyant les traductions des autres, une éditrice m’a proposé d’essayer de traduire moi-même… Je n’ai pas cessé de traduire depuis !


4) Pouvez-vous nous décrire votre processus de traduction ? Par exemple, lorsque vous commencez, lisez-vous le livre en entier ou juste le début et vous traduisez petit à petit ?

Je lis d’abord tout l’ouvrage, en notant déjà des idées de traduction et en repérant ce qui va me donner le plus de fil à retordre – les adaptations nécessaires, les jeux de mots à trouver, par exemple –, et ensuite, je traduis. Enfin, je relis soigneusement mon texte, je l’arrange, je réécris certains passages, je corrige.

J’ai remarqué que si je traduis sans avoir lu le texte auparavant, je peine, j’avance moins vite.


5) Quels outils utilisez-vous lorsque vous traduisez ? Utilisez-vous d’ailleurs les mêmes qu’un traducteur technique (Trados, MemoQ etc.) ?

Dictionnaires numériques ou papier, français, anglais et anglais/français. Parfois dictionnaire visuel ou dictionnaire spécifique à une thématique (vocabulaire de la marine, de l’aéronautique…), pour les romans « young adults », j’ai pas mal recours à l’Urban Dictionnary en ligne (pour les expressions récentes, à la mode, le langage familier…)

Je n’emploie pas du tout les logiciels de traduction technique.


6) Quelles sont les spécificités ou difficultés propres aux textes jeunesse ?

Il y a souvent beaucoup d’humour, de jeux de mots, de poésie dans les textes pour la jeunesse, notamment dans les albums. Si tout se joue sur les sonorités, il va falloir rendre cette musique de la langue, comme si on traduisait un poème, trouver des idées pour adapter les jeux de mots, s’attacher avec un soin particulier à l’adaptation des noms de personnages s’ils sont signifiants.

Ensuite, en littérature jeunesse, on se donne sans doute plus de liberté d’adaptation qu’en littérature générale, parce qu’il faut que le texte soit accessible au public visé. Et selon moi, c’est un bien, car sous prétexte de fidélité au texte d’origine, les traductions de romans « pour adultes » passent parfois à côté de l’âme du texte, sont lourdes, et ne rendent pas justice au texte d’origine (bref, elles sont parfois ratées et sentent à plein nez la traduction).



7) Par rapport aux textes que vous traduisez, avez-vous le sentiment de les « trahir », de trahir l’auteur, ou êtes-vous plutôt contente de pouvoir les remanier ?

J’ai un peu répondu à cette question dans la précédente. Quand j’adapte un peu le texte, que je m’éloigne d’une traduction purement littérale, c’est au contraire pour bien rendre le texte d’origine, pour le transmettre dans toutes ses dimensions aux lecteurs français. Je n’apprécie guère qu’on me dise « oui, mais en anglais, on a tel mot, le dictionnaire donne cette traduction, et tu as traduit autrement ». Si je choisis, un mot, une expression pour traduire, je le fais consciemment, dans un but précis. Il n’y a pas de correspondance mot à mot entre deux langues, notre travail est bien plus complexe et subtil que ça. Sinon, autant faire traduire le texte par un traducteur automatique ;-)

8) La traduction a-t-elle fait de vous une lectrice différente ? Si oui, pouvez-vous nous dire en quoi ?

Comme je le disais plus haut, j’ai maintenant beaucoup de mal à lire des textes traduits… de l’anglais et même d’autres langues car je peste dès que « ça sent la traduction », je vois la langue d’origine au travers, je sens que l’écriture n’est pas naturelle.


9) Vous est-il déjà arrivé de ne pas être publiée ? Si oui, que se passe-t-il pour vous ?

Si un éditeur me demande de traduire un texte qui n’est finalement pas publié, je suis couverte par le contrat, je suis payée quand même. Bien sûr, c’est un peu dommage… Mais ça ne m’est arrivé que rarement pour des textes très commerciaux, ce n’était donc pas dramatique.


10) Conseilleriez-vous d’exercer une autre activité professionnelle en parallèle (comme traducteur auto-entrepreneur, salarié etc.) ?

Je suis maintenant exclusivement rémunérée en droits d’auteur. Avant de vivre complètement de la traduction, j’ai été éditrice-correctrice salariée et à mon compte, j’ai également animé des ateliers d’anglais et d’écriture. Mais en un ou deux ans, j’avais bien plus de travail que nécessaire pour vivre. Le plus difficile est de gérer les délais de paiement des droits d’auteurs, qui n’ont pas la régularité d’un salaire (par exemple, en expliquant la situation à son banquier et en prévoyant un compte épargne avec une réserve pour gérer les fluctuations de revenus).

11) Comment considérez-vous le métier de traducteur aujourd’hui ? Est-il en danger ? Il y a-t-il, selon vous, encore de la place ?

Je ne pense pas que le métier de traducteur littéraire soit menacé par les logiciels de traduction automatique, si c’est votre question. Peut-être est-il davantage mis à mal dans l’audiovisuel, par l’accès en ligne aux séries traduites par des groupements de passionnés (mais qui ne sont pas traducteurs de métier… et ça se sent !).


Je pense qu’il y a effectivement de la place, car personnellement je dois refuser du travail, et on me demande souvent les coordonnées de « bons » traducteurs littéraires – c’est-à-dire des personnes qui savent traduire une langue étrangère, mais aussi écrire avec une vraie plume et une vraie sensibilité qui leur permettent de rendre le texte dans toutes ses nuances en français.

12) Si vous deviez décrire votre métier en trois mots, lesquels utiliseriez-vous ?

Passage, médiation, création.


Un grand merci à Vanessa Rubio-Barreau d'avoir pris le temps de répondre à mes questions. Si cette interview vous a plu, si vous voulez en savoir plus ou si vous avez tout simplement envie d'écrire, je vous invite à laisser un(des) commentaire(s).

N'oubliez pas de participer au concours en cours sur le blog avant le prochain qui aura lieu mercredi. Vous avez jusqu'à demain mardi, 23h59 ! À la clé : des livres et des goodies ! Demain, on se retrouve également pour un article sur le métier, les institutions et les événements à ne pas rater du monde littéraire.

4 commentaires:

  1. Belle idée que cette série d'interviews ! Merci à Anne Guitton et Vanessa Rubio-Barreau d'avoir participé. La réponse de Vanessa à l'avant-dernière question est plutôt encourageante :-)

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    1. Merci ! Il fallait publier de bons articles pour célébrer ce jour spécial ;) Je suis d'accord, sa réponse à la question 11 est encourageante ;)

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  2. Une interview qui fait chaud au coeur, réussir à vivre exclusivement de la traduction littéraire, que demander de plus?

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Merci de prendre le temps d'écrire un petit commentaire :)